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L'école des commissaires des Brigades internationales

André Marty et les Brigades internationales

Commissaires de guerre

L’école de perfectionnement des commissaires des Brigades internationales

Texte d'Edouard Sill

 

 Contrairement à une légende tenace, les commissaires de guerre, abusivement appelés « commissaires politiques » (surnommés « politico » en Espagne et parmi les Internationaux), ne furent en aucun cas une exportation soviétique, mais le maintien d’un dispositif milicien espagnol préexistant. En effet, la plupart des milices populaires et antifascistes de l’été 1936 avaient choisi un système de commandement reposant sur une direction conjointe assurée par un « technicien » militaire et un « délégué » politique. Ce dispositif était, certes, en partie imité de l’Armée rouge, mais s’inscrivait surtout dans la continuité d’autres expériences révolutionnaires précédentes, et dans l’héritage des « envoyés en mission » de la Convention et des commissaires aux armées de l’An II de Saint Just. En Espagne, la restauration d’une institution militaire républicaine obligatoire et unique, l’Ejército Popular de la República (EPR), le 28 septembre 1936,  fut complétée, le 16 octobre, par la création du corps des commissaires de guerre.  Le PCE sut immédiatement exploiter le potentiel du corps des commissaires et est rapidement parvenu à le dominer. Au contraire, la CNT s’est méfiée de cette institution et s’est aperçue un peu tard des conséquences de son désintérêt pour une institution où ses possibilités auraient pu être immenses. Les réticences initiales  de la CNT ont très largement contribué à l’hégémonie des communistes dans le Commissariat.

 

Les Brigades internationales obtinrent une représentation spécifique au sein du Commissariat général, où fut nommé l’Italien Luigi Longo « Gallo »  au grade  d’Inspecteur général des Brigades internationales, pour l’intégralité du conflit. Les commissaires étaient distribués à tous les échelons et la structure fut renforcée encore par une introduction irrégulière, inexistante dans le reste de l’armée républicaine : les délégués de sections. Originellement, les commissaires furent choisis parmi les représentants des partis membres du front populaire, les rares socialistes ou non communistes étant exhortés à occuper ces postes. Progressivement, les fonctionnaires politiques ne furent plus déterminés sur des critères partisans impossibles à tenir, mais sur leur capacité à représenter la « masse des volontaires », où les communistes dominèrent naturellement. Selon une estimation large d’André Marty, les charges de commissaires se partageaient début 1937 entre 66% de communistes, 25% de sociaux-démocrates et 9%  sans parti. 

Les commissaires furent à la fois les cadres de la cohésion et les agents de la discipline par la subordination du militaire au primat du politique. Le commissaire était « l’animateur constant de la troupe » qui devait encourager son élan en répétant sans cesse « le pourquoi » de la lutte. La discipline demeurait ainsi dans le cadre strict du devoir militant et non dans le champ normal des voies de la subordination militaire. Le commissaire politique fut entendu comme le véhicule du lien politico-militaire de la discipline « librement consentie », en constituant une interface entre le soldat et l’officier. Le commissaire avait également la lourde tâche d’être tout à la fois un arbitre, un animateur et un guide. De ce fait, il fut souvent confondu avec une sorte de factotum, celui « qui solutionnait tous les grands problèmes politiques et personnels et beaucoup de petits [problèmes]». Initialement, c’est le« délégué d’usine » qui servit de base de référence pour le rôle et la fonction de délégué politique et de commissaire de guerre. Mais ce parallèle fut lui-même générateur d’incompréhensions, en engageant les commissaires à se comporter comme des délégués du personnel. La suppression de l’élection directe des commissaires permit de régler en partie ce travers. La première école de formation des commissaires de guerre des Internationaux fut ouverte dans les Brigades internationales en février 1937 à Pozo Rubio.

La fonction de commissaire de guerre a énormément évolué durant la guerre civile. Dans les Brigades internationales comme dans le reste des unités militaires de l’armée républicaine, sa fonction et ses attributions furent longtemps marqués par l’empirisme, mêlant hésitations sur son rôle militaire et élasticité du discours politique distillé. Les réformes du commissariat au printemps 1937  puis sa réorganisation presque complète à la fin de l’année 1937 ont contribué à mieux définir ce corps singulier et à en faire un support de cohésion autour du gouvernement républicain. Cependant, entre octobre 1937 et mai 1938, le corps des commissaires fut profondément repris en main par le ministre de la Défense Nationale, le socialiste Indalecio Prieto, et l’influence communiste fut largement contenue par l’entreprise de dépolitisation du corps par le ministre. Sa chute, en avril 1938, permit au PCE de reprendre le contrôle total de cette institution. Les Brigades internationales avaient particulièrement souffert de cette contention et avaient mis sur pied un système parallèle de formation, dit « école de perfectionnement », dans chaque brigade, dès septembre 1937.

 

Commissaires de guerre Commissaires de guerre Commissaires de guerre

Cet ensemble de dix-sept livrets (le seizième est manquant) de dix à trente pages chacun a été préparé sous le contrôle d’André Marty pour la formation des instructeurs à l’école de perfectionnement des commissaires et délégués politiques de la XIVème brigade La Marseillaise. Il s’agit par conséquent de documents à l’unique usage des formateurs et non des élèves qui venaient compléter le matériel réglementaire de formation édité par le Commissariat Général pour l’ensemble de l’armée républicaine. Ces livrets complémentaires synthétisaient la ligne du parti communiste espagnol sur des thématiques abordées durant la formation, permettant au formateur de perfectionner l’enseignement reçu par les commissaires, à partir de l’automne 1937, dans le cadre strict de la ligne du parti communiste. Les livrets ont été rédigés après mai 1938, au summum de l’encadrement communiste des Brigades internationales.

Cet ensemble exceptionnel complète avec bonheur les absences dans les archives des Brigades internationales détenues par le RGASPI de Moscou. Tandis que la première période (1937) d’enseignement de l’école de formation des Commissaires de guerre était bien connue, le contenu des enseignements spécialisés de la seconde période (1938) nous permet de constater les évolutions majeures dans le discours selon l’inflexion de la ligne de front populaire, qui est liée à la détérioration des rapports avec les sociaux-démocrates et la montée des tensions en Europe et en Extrême Orient à la fin de l’année 1937. Les thèmes développés se partagent entre des études portant sur la guerre civile espagnole et ses particularités (thèmes 1, 2, 4 et 9), la question du front populaire antifasciste espagnol tel que définit en 1938 autour du gouvernement Negrín (thèmes 3, 5, 6 et 7), la lutte contre les agents de l’ennemi dits « trotskistes » et la propagande dans le camp ennemi (thèmes 8, 14 et 15), le rôle des commissaires de guerre dans l’armée républicaine (thèmes 10, 11, 12 et 13), la situation en France (thème 16) et un enseignement sur l’Union Soviétique (thème 17).