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Des armes pour l'Espagne

André Marty et les Brigades internationales

"Des armes pour l'Espagne"

 Texte de Pierre Salmon

Plusieurs témoignages insistent sur l’impossibilité légale pour la République espagnole de se fournir en armes. On en reste, le plus souvent, à la formulation d’une injonction – «  Des armes pour l’Espagne » – qui resterait sans suite. D’autres témoignages reviennent sur l’armement républicain, réputé médiocre et déficient. Certains, moins entendus, citent un matériel qui serait, au contraire, suffisant et de qualité. Des armes, il y en eut à coup sûr pour mener un conflit qui dura trois ans. Mais la question de leur qualité se pose toujours aujourd’hui.

Une qualité et une quantité insuffisantes

            De nombreux brigadistes ont fait état d’un matériel de mauvaise qualité et déficient. Les témoignages sont nombreux. Il ne s’agit pas ici de revenir sur tous, mais plutôt de montrer que selon les époques, ils n’eurent pas le même écho.

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En 1938, Marcel Sagnier, ancien commandant de la XIVe brigade La Marseillaise donne sa version des faits :

Il entend revenir sur les versions de reporters et historiens qui n’auraient « pas le souci de dire la vérité, mais de raconter ce que leurs lecteurs voulaient voir sur l’Espagne ». Ce témoignage, conservé dans les fonds Marty, met en avant un déséquilibre matériel entre les républicains et les insurgés. C’est pour compenser ce déséquilibre matériel que des volontaires de tous pays seraient venus, à l’appel en particulier du Parti communiste. Au début du conflit, la République espagnole ne pouvait compter que sur « quelques vieux avions de marque française » pour contrer la puissance de feu allemande et italienne.

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Par la suite, Marcel Sagnier s’arrête sur des détails qui concernent l’équipement des brigadistes au début du conflit : des fusils espagnols – supposons « vieux et de mauvaise qualité » – et des uniformes dépareillés. Il semble, pour lui, que ces problèmes de matériel n’affectent pas les volontaires. Au contraire, cela renforce leur détermination.

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Ces deux extraits témoignent du courage des brigadistes et de leur attitude de dérision face à la situation matérielle. En l’état, la qualité de l’armement ne compte pas.

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Toujours chez Marcel Sagnier, un retour sur la grande bataille de l’Ebre – dernière offensive républicaine d’envergure lancée au mois de juillet 1938 – permet d’avoir quelques éléments sur le matériel militaire du camp nationaliste. Ici aussi, le déséquilibre est sous-entendu, ce qui confère aux républicains une autre source de force : l’intelligence tactique et la vaillance au combat.

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Là encore, Marcel Sagnier dépeint un décor où deux forces à l’inégale puissance de feu s’affrontent. Les brigadistes en font fi, puisque « l’espoir guidait leurs pas ».

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L’opposition entre la machine de guerre italo-allemande et une armée de va-nu-pieds ne peut que conforter l’imagerie héroïque des brigadistes. Cependant, d’autres témoignages construisent, en liaison avec ce déficit en matériel, une image négative de l’armée républicaine. Les témoignages de cette sorte sont également nombreux. Ils sont le plus souvent une manière de critiquer ouvertement ou à demi-mot la Russie soviétique à qui témoins et historiens ont longtemps accordé – à tort – l’exclusivité de l’aide militaire à l’Espagne républicaine. Dans un climat de guerre froide propice aux affrontements idéologiques et politiques, de nombreux écrits ou témoignages ont insisté – parfois à l’excès – sur la mauvaise qualité du matériel soviétique. Cette production mémorielle s’oppose à un discours qui mettait en avant une aide soviétique d’excellente qualité.

Des armes modernes : vers la mise en avant de l’aide soviétique

            Au contraire des témoignages précédents, certains protagonistes présentent le matériel de guerre républicain sous un angle plus favorable. Les raisons sont variables, mais l’armement soviétique – cette fois explicitement cité – est désigné comme étant de très grande qualité.

            Dans une lettre du 1er mars 1938 à un camarade, Jacques Sédillot se montre ravi de son expérience espagnole. C’est durant cette dernière qu’il aurait pu servir dans différents postes « d’une armée moderne ».

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André Malraux, parti combattre dans l’aviation espagnole au début du conflit, fait part de son expérience dans L’Espoir dès le mois de décembre 1937. Son ouvrage s’arrête sur l’envoi d’avions russes en Espagne républicaine, et ne fait pas état des aides non soviétiques. L’aviation soviétique est décrite comme moderne et salvatrice d’une population madrilène accablée par l’offensive nationaliste de la fin de l’année 1938.

            Cette aide soviétique a donc pu aussi être présentée sous un jour très favorable : elle est  le seul pendant possible à l’engagement des brigadistes internationaux. De nombreux témoignages affirment qu'il s'agit du seul rempart matériel face à la puissance de feu italo-allemande. Dans ses mémoires d’infirmière aux services sanitaires républicains, Fanny Bré fait de l’engagement des brigades internationales et de l’aide matérielle une alternative à la non-intervention à laquelle les communistes français, dont L’Humanité se fait le porte-étendard, ont pris part. 

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Extrait de la une du journal d’extrême droite L’Action Française daté du 4 février 1938 (via Gallica©)

Cette France soutenant « la lutte contre le fascisme » se matérialise au travers de la compagnie maritime France-Navigation. Celle-ci, dont l’histoire est retracée par l’ouvrage Les Brigades de la Mer (c.f. Bibliographie en fin de page), fut mise sur pieds par des communistes afin notamment de livrer clandestinement du matériel de guerre à la République espagnole. Les armes livrées par la compagnie provenant presque exclusivement de Russie soviétique, elle attira vite l’attention des groupuscules d’extrême droite qui portaient une attention toute particulière aux activités des « rouges » sur le territoire français. Les journaux témoignant de cette surveillance officieuse furent, jusqu’à l’ouverture des fonds de surveillance français, une des rares sources extérieures au trafic témoignant de celui-ci.

On sait néanmoins que la compagnie organisa le convoyage sur le territoire français à l’aide d’une flotte mise sur pieds en quelques semaines à peine. À partir de mai 1937, date de création officielle de l’entreprise, elle joua un rôle essentiel et exposé pour permettre à la République espagnole de continuer le combat.

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Les fonds André Marty permettent de voir que l’aide soviétique à l’Espagne républicaine fut connue à l’échelle internationale, du moins chez des opposants de la République espagnole. Dans un article paru le 11 juillet 1938 dans les journaux L’Ordre et News Chronicle, le général allemand Walter von Reichenau revient sur l’aide matérielle allemande apportée au général Franco et sur les enseignements à en tirer. La « guerre des airs », troisième dimension décisive de ce conflit, est l’occasion de revenir sur l’aide russe. En substance, on comprend que l’aide soviétique a été importante au moins en qualité puisque l’aviation allemande ne lui aurait été supérieure qu’à partir de l’année 1937.

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Ce témoignage sert à l’évidence l’armée allemande et le général Franco. En citant un matériel soviétique supérieur, le général Walter von Reichenau peut ainsi valoriser l’intervention militaire allemande, qui aurait été capable de tenir avec un matériel inférieur, avant de pouvoir améliorer ce même matériel. La stratégie est la même que chez certains brigadistes : en accordant à l’ennemi une supériorité matérielle, on suppose une supériorité tactique et une meilleure détermination de son propre camp.

            Par la suite, l’aide soviétique a pu être citée de façon un peu plus neutre par certains anciens protagonistes. En 1950, plusieurs échanges ont lieu entre deux proches d’André Marty. À l’heure de faire une histoire de la guerre d’Espagne, il faut faire un retour sur le matériel employé par les deux camps, le camp républicain compris.

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A fortiori, on peut s’étonner que ce matériel soit cité sans que les moyens de son arrivée soient interrogés. Le trafic d’armes, rendu illégal par la non-intervention, a en effet été effectué dans la clandestinité. Une proposition de rédaction à propos du même ouvrage intègre pourtant cette question. En dehors des considérations purement militaires, la production, et surtout l’importation de matériel militaire, pose question. Il faut croire que, plus de 10 ans après, l’idée d’une armée luttant sans matériel de guerre commence à s’effriter.

 

L’envoi de matériel militaire : un indice des interventions étrangères auprès des deux camps espagnols

L’Espagne républicaine et les insurgés ont bénéficié d’aides matérielles qui ont été l’objet de discordes historiographiques. Il reste aujourd’hui difficile de faire le compte exact de livraisons clandestines qui ont souvent été surévaluées par le camp opposé et occultées par leurs propres destinataires. Les différentes estimations de spécialistes permettent néanmoins d’avoir une idée plus ou moins précise de celles-ci.

Dès la fin du mois de juillet 1936, les insurgés ont pu profiter d’une aide allemande et italienne. Durant tout le conflit, outre l’expédition de la Légion Condor, l’Allemagne livra entre 600 à 800 avions, entre 400 et 700 canons et plus d’une centaine de chars. Quant à l’Italie fasciste, elle envoya plus de 600 avions, un peu moins de 2 000 pièces d’artillerie, auxquels s’ajoutent 1496 mortiers, 8 450 mitrailleuses et fusils-mitrailleurs, 241 000 fusils, 7 500 véhicules et 149 chars. Un contingent de près 70 000 soldats – sur toute la durée du conflit – compléta cette assistance militaire.

La République espagnole pu compter sur le soutien matériel de la Russie soviétique, qui envoya d’après différentes estimations plus de 600 avions, de 300 chars et de 1 000 pièces d’artilleries. Il faut ajouter à cela près de 400 000 fusils, 110 000 bombes, 500 000 grenades et des centaines millions de munitions. Engagée à partir du mois d’octobre 1936, cette aide fut payée très chèrement par la République du Frente Popular. Elle dépasse notamment à elle seule les fournitures italo-allemandes en termes de prix (peut être 800 000 dollars contre près de 650 000). Très hétéroclite en termes de qualité, cette aide fut complétée par l’envoi d’avions français dans les premières semaines du conflit, par l’aide bienveillante du Mexique ou celle de la Pologne, qui profita des événements pour se délester d’armements démodés en vue d’une modernisation de leurs propres stocks. Enfin, à cela s’ajoutent des livraisons issues du marché noir. Celles-ci étaient le plus souvent payées rubis sur l’ongle malgré leur qualité souvent médiocre et leur manque d’uniformité, ce qui acheva de composer l’armement très hétéroclite de l’armée de la République espagnole.

Conclusion : les armes en Espagne, une place secondaire dans les témoignages de la guerre d’Espagne et de l’immédiat d’après guerre.

            La non-intervention, « trahison » faite au Frente Popular, n’a pas empêché la République espagnole de pouvoir compter sur un soutien matériel et humain. Les témoignages à son propos et à propos des armes utilisées par l’armée républicaine et les brigadistes ont pu être très discordants. Ceux-ci grossissent parfois des vérités de terrain. Grâce à plusieurs recherches historiques de qualité (notamment l’ouvrage de Gerald Howson, cf bibliographie), on sait aujourd’hui que l’infanterie a pu être mal équipée, que les armes n’étaient pas standardisées, parfois archaïques, que l’aide russe a été spoliatrice tant la Russie soviétique a fait payer chèrement un soutien qui n’est pas toujours arrivé à destination. On sait cependant que l’armée républicaine a pu compter sur un armement suffisant pour faire armes égales avec le régime insurgé qui profitait d’une aide bien connue dès le début de la guerre civile espagnole.

            L’aide à l’Espagne républicaine est moins connue. Si l’engagement des brigadistes est un vieux chantier de l’histoire de ce conflit (qui fut de nombreuses fois revisité et approfondi par de nombreuses recherches historiques), l’étude de l’aide matérielle est un des parents pauvres de l’histoire de la guerre d’Espagne. On a longtemps pensé, en effet, que les fonds étaient rares et que les armes venaient presque exclusivement de Russie. Il n’en est rien car on sait aujourd’hui que de nombreux trafiquants de tous bords permirent à l’Espagne « rouge » de se fournir des armes dans toute l’Europe, malgré la non-intervention. L’illégalité a fait basculer dans le secret une aide moins fraternelle que celle des brigadistes, tant la part occupée par les dictatures et ceux que les communistes ont pu qualifier de « marchands de morts » fut importante. En témoigne ce rapport de la préfecture de police d’octobre 1937, qui fait un point sur la situation :

« Des informations recueillies dans divers milieux ont permis de constater que la guerre civile en Espagne serait le prétexte à de nombreux aventuriers pour s’infiltrer dans des organismes semi-officiels chargés d’acheter du matériel et des denrées destinées aux gouvernementaux espagnols. […] Certains individus à qui le conflit espagnol a permis d’exercer leur activité ont opéré par intermédiaires et sont demeurés dans les coulisses. Bien que vendant du matériel ou des denrées au Gouvernement espagnol par l’entremise "d’hommes de paille"; ils se sont adressés en même temps aux services d’intendance du général Franco à qui ils ont offert les mêmes produits. Ils ont même été jusqu’à aviser les rebelles des transports destinés à Valence afin que ces transports puissent être ensuite détournés. Les auteurs de ces procédés prennent toutes les précautions pour ne pas être identifiés ; ils se bornent donc à commander, sous un nom d’emprunt et tirent les profits de leurs machinations au détriment des démarcheurs souvent non avertis qui ne veulent pas que leurs exploits soient connus. »

(Rapport de la préfecture de police, le 12 octobre 1937. Archives Nationales de Pierrefitte-sur-Seine (ANP) F7 14677, dossier n° 010013 intitulé « renseignements sur individus se livrant au trafic des armes »)

Ces « aventuriers » au rôle obscur furent ceux qui permirent à la République espagnole d’acquérir des armes dans toute l’Europe ou presque, mais il faudra attendre assez longtemps pour voir l’idée d’une aide communiste exclusive remise en question. C’est en effet l’ouvrage de Gerald Howson paru en 1998 (cf. bibliographie) qui permit pour la première fois d’avoir une vision d’ensemble du trafic d’armes, rompant radicalement avec de nombreux écrits sur le sujet. Ses travaux montrèrent comment la République fut approvisionnée en armes et en matériel de guerre en provenance de toute l’Europe, dictatures d’extrême droite comprises. S’il a fallu attendre longtemps pour le savoir, c’est peut-être en raison du fait qu’à part de notables exceptions – comme celle du transport d’armes entrepris par la compagnie communiste française France-Navigation – peu de trafiquants d’armes se sont fait témoins de leur action secrète. C’est l’ouverture des différents fonds de surveillance et de répression qui a permis, bien plus tard, d’avoir une idée d’un phénomène dont les protagonistes n’ont pas fait état. Et pour cause, en grande majorité, l’espoir ne guidait pas leurs pas.

 

 

   

 

Le trafic d’armes à destination de l’Espagne républicaine et la politique communiste vis-à-vis de l’Espagne – bibliographie sélective

GRISONI Dominique-Antoine, HERTZOG Gilles, Les Brigades de la Mer, Paris, Grasset, 1979.

HOWSON Gerald, Arms for Spain : The Untold Story of the Spanish Civil War, Londres, John Murray, 1998.

QUATREFAGES René, « La politique française de non-intervention et le soutien matériel à la République espagnole pendant la guerre civile (1936-1939) », in ETIENVRE Jean-Pierre,Les armées espagnoles et françaises au XXe siècle, Madrid, Annexes aux Mélanges de la Casa de Velázquez, 1989, p. 17-41.

RYBALKIN Yuri, VIÑAS Angel, Stalin y España : la ayuda militar soviética a la Répública, Madrid, Marcial Pons, 2007.

VIÑAS Angel, « Armas y hombres para España », in FUENTES QUINTANA Enrique, COMÍN COMÍN Francisco, Economía y economistas españoles en la guerra civil, Barcelone, Galaxia Gutenberg, 2008, p. 339-419.

VIÑAS Angel, El Oro de Moscú :alfa y omega de un mito franquista, Barcelone, Grijalbo, 1979.

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